Boxer le male gaze

Boxer le male gaze

Cinq films qui invitent à sortir des petites cases du genre, à s'émanciper et boxer les représentations dominantes.

Le Male gaze ou « regard masculin », est un concept théorisé en 1975 par la critique de cinéma et réalisatrice anglaise Laura Mulvey (dont on programme ici un essai culte). Il désigne le fait que le regard masculin hétérosexuel nous est imposé par la culture dominante, dans l'art et notamment à travers le cinéma.

Pour cette programmation anniversaire, on vous propose 5 films qui déplacent, remettent en cause et, il faut le dire, bousculent les façons de fabriquer des images. Ces films inventifs et libérateurs, réalisés par des femmes et/ou personnes LGBT+, d'hier et d'aujourd'hui, nous invitent à sortir des petites cases du genre, à s'émanciper et boxer les représentations dominantes. Jubilatoire !


Poétesse engagée et performeuse, Raïssa Yowali pratique la joute oratoire mais aussi la boxe. Invitée de la soirée événement du 16 octobre au cinéma Nova à Bruxelles, elle nous propose ici un texte inédit pour accompagner cette programmation en ligne. Née à Bruxelles de parents congolais, Raïssa performe sur de nombreuses scènes bruxelloises, contribue à plusieurs recueils collectifs et vient de publier un second recueil, Les Mille soleils de Busu Jano, après D’aussi longtemps que je me souvienne, je me suis pensée au masculin pour embrasser les filles.


 

Boxer le male gaze. 

Par Raïssa Yowali

Vous pouvez télécharger ce texte ici

 

Quand la rafale de coups arrive, c’est comme quand je fais une crise d’angoisse, ma vue se brouille, je reste statique, incapable de bouger, d’effectuer la moindre esquive ou le moindre enchaînement pourtant répété plusieurs fois. J’ai un hoquet visuel qui me suspend dans un état sans maîtrise.

On s’imagine pourtant, toujours triomphante et agile devant la glace ou dans le vide de son salon.

On projette toujours qu’on parviendra à se tirer des cordes avec une grâce applaudie par les quelques collègues qui auront suspendu leurs exercices pour observer le duel – eh non.

Puis y a la lentille gauche qui saute, le visage offert, le corps livré, un filet coule du nez et chaud comme ça, laissant traîner la sensation d’une épaisseur liquide, lente comme l’impose une certaine lourdeur, ça ne peut être que du sang. Il coule sur les lèvres et immisce son goût ferreux sur l’émail de nos dents. On y passe la langue rapidement pour qu’elle ne soit pas prise au piège d’un claquement brusque entre incisives.

Apprendre à respirer, entraîner le souffle à épouser le rythme du corps, même saccadé. Tout vient du souffle : quand les muscles tirent – souffle, quand l’effort est insoutenable – souffle, quand la peur, le stress et la fatigue nous aveuglent – souffle. Le temps de se refaire en quelques secondes, sautiller ci et là, jab menaçant, feindre la forme.

Je ne sais pas pourquoi j’y retourne à chaque fois, même quand l’humiliation d’une piètre performance me colle aux fesses et au dos plus que mes habits trempés.

Ça doit être le goût du jeu qui n’a que peu d’équivalent. Celui de la prochaine fois qu’on imagine grandiosement vengeresse comme les répliques qui nous viennent au bout des lèvres qu’une fois au fond du lit. C’est l’effet Rocky, celui du perdant magnifique même si son interprète s’est avéré ne pas l’être.

Pourtant, à l’instant le plus vulnérable entre les cordes, je n’ai jamais senti mon corps plus solide, plus en capacité de répondre, de lutter jusqu’aux dernières réserves pour préserver sa dignité, des semblants de stature.

La violence du ring n’a aucune résonance en dehors. On ne frappe jamais avec pagaille, on s’accroche à l’amour du geste bien fait, du poing chirurgical, de l’enchaînement exécuté avec panache, sans désordre.

En dehors de là, en dehors du club et son atmosphère moite, de ses plafonds bas au gris chaleureusement anthracite qui nous renvoie l’écho du dépassement de soi – fut-il feint –, la violence me semble toujours plus sournoise, plus insidieuse, et sera à mes yeux toujours plus inouïe.

Dans la rue, je sens mon corps poreux, prêt à se dissoudre dans n’importe quel regard, sous l’effet de n’importe quel mot, même avant de se ressaisir, se compacter pour se défendre. On dirait un plastique biodégradable mon corps, quand je marche dans ce monde qui n’a pas été dessiné pour moi, que je me demande pourquoi les rues sont si droites ou si sinueuses par endroits, à qui appartient le nom qui en marque le début ou qui baptise une place unetelle. Ces maisons-là, elles auraient pu être colorées ou biscornues mais non, y'a des règles d’urbanisme dont on ne sait jamais qui les pense, qui imposent une rigueur corporate à nos espaces publics. Des lieux faits pour la mémoire, pour nous rappeler sans cesse qui a régné, à qui rendre hommage, qui règne et exige notre déférence, notre résilience, en flattant à peine le sentiment d’appartenance qui nous quitte sitôt le mot « pute » prononcé. Ils disent qu’on nous a un peu trop vu·es même sans nous regarder, ils assignent notre place qu’on a sans doute débordée comme les mots « trans » ou « pédé » ou « lesbienne », nous enjoignent de disparaître comme la couleur fade et proprette des seules façades témoins, des seules à regarder la scène quand les visages se détournent avec la même célérité pare-feu illusoire contre le sans-abrisme et la précarité qu’on met plus d’effort à camoufler qu’à combattre.

 

Raïssa Yowali

5 documentaires

Trier par :

Documentaire ajouté au panier

Mode :

Expire le :

loader waiting image
loader waiting image