Quand la mer monte

Quand la mer monte

Un barrage minier qui lâche au Brésil, la Louisiane cadienne inondée, le delta du Rhône au centre de la mondialisation ou un marais réapparu en plein Bruxelles après la crise financière de 2008... l'eau est partout dans cette 1ère programmation anniversaire. Pour fêter les 10 ans de Tënk, nous vous proposons cinq films qui explorent les enjeux écologiques depuis des territoires submergés par l'eau.

À l'heure où la mer monte, chacun questionne plus largement la présence de la vie dans les interstices laissés par le capitalisme. Autant de regards pour penser et éprouver nos relations avec le vivant, les bouleversements vécus par humains et non-humains dans un monde en crise et, nous l'espérons, inventer des futurs désirables.

Pour cette occasion, nous avons demandé à la romancière Nina Léger d'écrire un texte original en écho à cette programmation. Dans son remarqué dernier roman Mémoires sauvées de l'eau, prix du roman historique 2024, elle tisse une réflexion sensible entre bouleversements climatiques actuels et histoire de la Ruée vers l'or en Californie. Méga-feux et inondations, conséquences des aspirations prométhéennes de l'humanité ?


« Je regarde des films d’eau et je retrouve Robert Smithson.

Ce sont deux choses sans rapport qui arrivent en même temps, c’est la rencontre fortuite d’une commande et d’un voyage.

Robert Smithson est l’artiste sur lequel j’ai écrit ma thèse, il y a maintenant des années. Il faisait des sculptures, écrivait des textes et construisait des œuvres dans le paysage qu’on désigna ensuite sous le nom de land art. Parfois, il réalisait des films à partir de ces œuvres. C’est comme ça qu’il est mort. En 1973, il survolait Amarillo Ramp, une rampe de terre circulaire qu’il avait érigée au Texas, en bordure d’un lac artificiel. Il était accompagné d’un pilote et d’un caméraman. Un accident technique est survenu et l’avion s’est écrasé. Aujourd’hui, l’œuvre existe toujours, mais le lac est asséché.

L’œuvre la plus connue de Smithson est une jetée en spirale construite sur le Great Salt Lake dans l’Utah. Elle s’appelle Spiral Jetty et, aujourd’hui, je vais la voir pour la première fois. Il y a presque deux heures de route entre Salt Lake City et la spirale. Sur le siège passager, je regarde des films d’eau et, parfois, le paysage. Sur l’écran, le bayou, par la fenêtre, les montagnes. Sur l’écran, un marais, par la fenêtre, la plaine aride. Sur l’écran, l’eau monte, par la fenêtre, j’attends un lac qui ne vient pas.

Smithson a choisi le site parce que c’était à la fois un paysage lacustre et un paysage industriel abîmé par une ancienne exploitation de pétrole. La beauté et l’usage étaient inséparables, saisis ensemble dans le vortex de reflets que faisait le soleil à la surface du lac. C’est cet effet de tourbillon qui a décidé Smithson à construire une spirale. Pour ça, il a choisi des roches de basalte. Il a utilisé des tractopelles pour les amasser sur l’eau du lac qui, à cet endroit était rouge vif à cause d’une bactérie résistante au sel. Un an après avoir terminé Spiral Jetty, Smithson y a tourné un film. Les plans sur la spirale sont tournés depuis un hélicoptère. On la voit se détacher en noir sur le rouge du lac comme une clef de sol sur une partition. L’ombre de l’hélicoptère glisse à la surface de l’eau et la rotation de ses pales produit une version miniature et mobile de la giration de la spirale. Quand l’hélicoptère se rapproche, les formes se dissolvent. Il n’y a plus de contour, plus de signe détaché sur un fond, seulement le miroitement sans fin du soleil et de l’eau. Dans les films d’eau que je regarde, je retrouve cette capacité magnifique et féroce qu’a l’eau de défaire les contours par submersion, reflet ou plongée. Il y avait des formes, maintenant il y a de l’eau. « Dans cinquante ans, il n’y aura plus que de l’eau » dit une voix dans le film que je regarde alors que sur l’écran, il n’y a que de l’asphalte et du remblai, que des terres gagnées sur la mer. Mais l’eau reviendra. Elle revient toujours. Elle monte. J’arrête le film pour regarder le paysage. On approche.

Dans le film que Smithson a tourné sur Spiral Jetty, il y a une séquence qui semble interminable. Poursuivi et filmé par l’hélicoptère, il court sur la spirale, comme Cary Grant avec l’avion de North By Northwest. Mais sa course n’a rien d’héroïque, il claudique, il trébuche et, quand il parvient au bout de la spirale, il s’arrête et fait demi-tour. Dans un des films que je regardais tout à l’heure, j’ai vu un homme, debout sur un rectangle de sable au milieu de l’eau qui creusait le sol autour de lui. La terre, déjà minuscule, diminuait à chaque coup de pelle. L’eau montait. Elle monte toujours.

Le lac apparaît enfin dans le paysage comme une bande de métal brûlant. Avant la mort de Smithson, l’eau a submergé Spiral Jetty. Elle avait été construite en période de sécheresse. Quand le lac a retrouvé son niveau ordinaire, la spirale est passée sous les eaux. Elle y est restée pendant trente ans. Il aurait été possible de la surélever, mais Smithson aimait la dégradation. Il appelait ça l’entropie. Le monde était voué à être submergé, les contours allaient tous disparaître. En 2002, la spirale a émergé de nouveau. Le basalte était recouvert de cristaux de sel : le signe noir sur l’eau rouge était devenu un signe blanc, les formes étaient revenues mais l’eau avait tout changé. Puis l’eau a de nouveau recouvert la spirale. La voiture cahote sur la route. On se rapproche et le lac s’éloigne. On dirait un mirage. Dans tous les récits de visites à Spiral Jetty que j’ai lus, l’œuvre est une ombre sous la surface des eaux. Je ne sais absolument pas ce que je vais voir, ni si je vais voir quoi que ce soit. C’est rare d’aller voir une œuvre sans savoir à quoi elle va ressembler, ça ne m’est sans doute jamais arrivé.

Elle est là. Elle est noire et l’eau est loin, loin et bleue – il n’y a plus de rouge nulle part. Autour de la spirale, il y a du sable et une dizaine de lacs miniatures – si on considère qu’une flaque est le modèle réduit d’un lac. Sur la rive, une stèle inaugurée en 2014 dit que Spiral Jetty est blanche sur fond rouge mais, sous nos yeux, elle est noire sur fond gris. On dirait une contradiction mais c’est plutôt un contretemps. Comme la voix du film de tout à l’heure, qui disait l’eau monte sur fond d’asphalte. L’eau fait ça aux paysages qu’on croit fixes. Elle leur crée des temps et des contretemps.

Il y avait aussi cet autre plan d’un autre film d’eau. C’est une caméra de surveillance qui filme. L’image est mobile mais le plan est fixe. Soudain, la terre s’effondre. Elle ne tremble pas, ne se soulève pas, elle tombe sur elle-même selon les contours très nets et absolument pas naturels d’un rectangle. C’est le barrage d’une mine qui a rompu. La terre s’effondre et se change en une coulée rouge précipitée sur le paysage vert. Le paysage est emporté ; le plan reste fixe.

En 1971, Smithson développa le projet d’un cinéma-caverne. L’écran de projection aurait été creusé sous terre, dans une cavité naturelle ou dans une ancienne exploitation minière. Les spectateurs y auraient accédé en spéléologues, rampant dans un boyau. Le seul film diffusé aurait été celui de la construction du cinéma-caverne. « Ça serait du vrai cinéma underground », écrivit Smithson dans un article. Puis il abandonna son projet.

Il n’y a plus d’eau près d’Amarillo Ramp, plus d’eau près de Spiral Jetty. Un lac est asséché, l’autre se retire, mais sur mon écran, l’eau monte.

Nina Léger

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