Et si pour les 10 ans de la coopérative Tënk, on s’offrait de la joie ? De la joie pour danser, rire, être ensemble, mais aussi une joie qui nous libère et nous permet d’agir. Pour continuer à lutter, à créer et vouloir prendre part au monde. De la joie militante*.
À l'occasion de cette programmation, conçue en partenariat avec Comptoir du Doc, nous avons demandé à Juliette Rousseau d'écrire un texte pour accompagner les films. Autrice de plusieurs livres publiés aux éditions Cambourakis (Lutter ensemble, pour de nouvelles complicités politiques, La vie têtue et Péquenaude), elle s’attache à questionner les pratiques d’organisation militantes à même de conjuguer puissance collective et libération.
Bonne lecture !
« C’est une construction en palettes, en tissus de récup’, en bâches plastiques. Le vent s’y engouffre, parfois la pluie, ça bringuebale mais ça tient. Et puis bientôt, d’autres la rejoignent, poussant à ses côtés comme une poignée de champignons après la pluie. C’est une terre qu’on occupe, un rond-point, une place, une fac, une usine qu’on bloque, une zone qu’on défend.
C’est le Brésil, la Réunion, Le Caire ou la Bretagne, ou n’importe où ailleurs.
C’est un lieu qui s’improvise puis se pérennise. Il y a une cuisine collective, des bidons d’eau et des bassines pour la vaisselle, des vieux canapés, des meubles improvisés avec ce qu’il restait de bois. Et puis il y a des chiens, des chats, des poules, de la poussière, voire de la terre. Un jardin dont le visage s’offre progressivement et que l’on peut arpenter. Le monde partout s’infiltre, car ici on n’en est pas coupé. C’est un lieu qu’on en vient à habiter plus que chez soi, c’est-à-dire, quand on a un chez soi. Peu à peu « ce lieu qui m’appartient » s’efface au profit d’un autre, « ce lieu que nous faisons ensemble », et c’est la notion même d’habiter qui gagne en densité.
On arrive de la rue, du bureau, de la fac, on sort du brouillard des écrans, des addictions, du quotidien, de la vie de famille. On vient désespéré, la rage au corps, prête à foutre le feu ou plein d’amour pour le monde. On vient au bout du rouleau ou au début d’une prise de conscience. On vient par curiosité, par ennui, par défiance. Et puis c’est un couteau bien aiguisé qu’on plante dans la toile épaisse de l’abrutissement organisé. Ici, il s’agit de tout reprendre en main, par le bas et ensemble. Ensemble, c’est-à-dire chacun, chacune avec son langage, son histoire, sa vision du monde, ses besoins. C’est tout à la fois joyeux et lourdingue, joyeux parce que plus rien dans l’ordre social ne semble perçu comme normal, et partant de là, tout peut être réinventé. On respire. Lourdingue, parce qu’il faut parler et s’écouter, beaucoup et longtemps, et que certains sujets reviennent comme des marronniers, des sujets fondamentaux comme la question de la souveraineté des décisions collectives et d’autres plus triviaux, comme la gestion des tâches du quotidien. Lourdingue parce que l’auto-gouvernement, la recherche d’autonomie matérielle et politique, c’est un engagement total, de ceux que cette société nous a entraînés à regarder avec suspicion ou méfiance.
Et pourtant. On vient quand même parce qu’il faut maintenant choisir entre manger ou mettre du gasoil dans la bagnole. Parce que la police tue. Parce que le vivant se meurt et nous avec. Parce qu’on voudrait nous faire bosser jusqu’à en mourir pour une société qui condamne notre avenir et étouffe notre présent. Parce que ce monde se referme et l’horizon avec lui, et parce qu’il faut bien que le cauchemar s’arrête, que la brume se dissipe, que tombe enfin l’estaca. Que s’arrêtent aussi la peur, le ressentiment, le besoin de confort, la haine, toutes ces émotions qui sans fin sont utilisées contre nous pour nous diviser, nous isoler, nous fragiliser. Parce que nous avons urgemment, vitalement besoin de nous retrouver. De découvrir à nouveau combien nous avons besoin les uns, les unes, des autres et combien ce lien nous manquait.
Y-a-t-il de la joie ailleurs que dans les brèches, mêmes fugaces, que l’on se fait à mains nues et à plusieurs ? Il y a du confort, certes. Le confort, c’est même tout ce vers quoi l’on fait tendre nos désirs. Le confort de n’avoir pas à faire avec les autres, avec l’altérité. Le confort de n’avoir pas à faire soi-même, de pouvoir tout consommer. Le confort de pouvoir nous abrutir encore et encore pour n’avoir pas à ressentir combien cette société nous rend tristes et impuissants. Le confort de nous en remettre encore et toujours à une force supérieure, à un sauveur, un système, des lois, aussi injustes soient-elles. Mais le prix du confort, c’est le renoncement à la joie. La joie, c’est-à-dire le pouvoir de tisser ensemble l’écheveau du présent en s’y laissant prendre. Ce sont tous ces moments où l’on sent que quelque chose se passe, où l’on décide qu’ici et maintenant, on ne s’en laissera plus compter. Ce n’est jamais définitif, c’est même plutôt l’inverse, ça vient par à-coups, et ça connaît des revers. Mais chaque fois l’évidence se déchire un peu plus pour révéler combien la vie est bonne et pleine, combien l’horizon peut s’ouvrir, même ici, même maintenant. Alors voilà, joie militante, presque un oxymore. Car non, le militantisme n’est pas nécessairement joyeux (et nous savons même souvent faire en sorte qu’il ne le soit pas) mais la joie, elle, est toujours militante.
Juliette Rousseau
* Joie militante, c’est un ouvrage d’abord publié aux États-Unis et sous-titré : Construire des luttes en prise avec leurs mondes de carla bergman et Nick Montgomery dont la traduction a été réalisée par Juliette Rousseau et éditée par les Éditions du commun.
5 documentaires
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